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EN HOMMAGE

ABDELHAMID BENTCHIKOU

DECEDE LE LUNDI 18 JUILLET 2022 

Le 18 juillet 2022, Dr Abdelhamid Bentchikou est décédé à Paris. Il est temps de raconter des éléments d’une longue et fructueuse amitié de plus de 50 ans entre nous deux.

 En 1970, j’ai rencontré Abdelhamid Bentchikou, Hamdani pour les familiers. Il était le doyen fondateur de la Faculté des Sciences à l’Université de Constantine, en Est Algérien. L’université, toute neuve, émergeait encore de la terre. Moi-même, j’y étais nommé Maître de conférences dans le département de physique, tout aussi flambant neuf. Objectif : sortir la première promotion de licenciés en physique. Dessiné par l’architecte brésilien, Oscar Niemeyer, l’université était en attente de sa vocation.

La première promotion est effectivement sortie en 1973, avec panache, mais aussi avec beaucoup de sueur et de labeur de la part des responsables. Durant toute la période de trois ans j’étais étroitement associé avec Abdelhamid, peut-être son plus proche collaborateur. Il avait beaucoup d’ambition et pour le département, et pour l’université, et mettait suffisamment de peine pour y parvenir. Cette première promotion avait sa signalétique propre, car elle a terminé en audace par la première école d’été pour les nouveaux licenciés : l’occasion a été l’éclipse totale du soleil à Tamanrasset, dans le Sud de l’Algérie. Le département de physique a réussi à y organiser des cours de physique solaire et atmosphérique avec les après-midi consacrés à l’observation et à des mesures. L’école a été un grand succès grâce à l’engagement sans faille d’Abdelhamid, et grâce au concours du CNRS, France. Les nombreux obstacles administratifs pour amener des étudiants fraîchement licenciés à Tamanrasset pour une durée de deux semaines ont pu être surmontés grâce au soutien indéfectible d’Abdelhamid.

En automne de 1973, je suis retourné travailler en Inde, marié entretemps. En 1974, et pour une période de huit ans, ma famille s’établit en Bourgogne, près de la ville de Cluny. C’était de nouveau l’occasion de renouer contact avec Abdelhamid. Il est en effet venu plusieurs fois nous rendre visite, et chaque fois, c’était la grande conversation autour des questions de société. Je pouvais voir combien ces problèmes le préoccupaient. Il avait comme une prédilection pour tout sujet sociétal et spirituel. Ces sujets le travaillait de l’intérieur. Dans l’environnement très calme de Taizé, il était comme épanoui.

De 1982 au 1985, nous étions de nouveau retourné travailler en Inde, avec la famille. En cette dernière année, 1985, c’était le retour définitif en France. J’ai trouvé du travail auprès du Conseil Régional de Midi-Pyrénées. Le contact avec Abdelhamid s’est vite renoué, la faible distance entre Toulouse et Paris facilitant les choses. Cette fois-ci, il m’a parlé d’un problème qui lui tenait à cœur, et où mes connaissances astronomiques pouvaient être utiles. Il s’agit de l’épineux problème du calendrier islamique. 

Chacun sait que dans ce calendrier lunaire, le début de chaque mois, doit être fixé par l’observation de la nouvelle lune, abstraction faite de certaines confessions islamiques qui ont adopté un calendrier permanent et fixe. Or Abdelhamid se posait naturellement la question si, en ces jours où l’astronomie est si développée, on ne pouvait pas se servir de cet outil pour bâtir un calendrier scientifique. D’autant plus que rien dans cette approche, ne pouvait être contraire à la Loi de l’Islam. Cette loi – Sharia – et la science était en parfait concordance, et non pas en opposition.

Nous avons commencé le projet vers 1987. On sait que le calendrier Islamique doit reposer sur trois jambes : une première qui l’enracine dans la Sharia et le Fiqh, à partir des textes coranique et les hadiths, une deuxième qui suit une méthode scientifique à jour et, finalement, une troisième qui repose sur l’acceptation du calendrier par la communauté islamique. Quant au premier point d’ancrage, Abdelhamid y parvenait brillamment grâce à sa parfaite connaissance du Coran et des hadiths, et accessoirement, d’autres textes anciens. Quant au deuxième, ce n’était pas trop difficile, l’expertise scientifique étant disponible qu’il suffisait de cueillir, le troisième point d’ancrage est avant tout politique. Il ne suffit pas que le calendrier soit religieusement et scientifiquement valable, encore faudrait-il qu’il soit accepté et agréé par les différents gouvernement des pays islamiques : Afrique du Nord, Turquie et l’Arabie Saoudite, notamment. La seule manière de contourner cet agrément est de gagner la confiance des visiteurs du site, qui en feraient la publicité, voire la propagande, auprès des autorités de leur pays. 

Après tant d’années, et malgré l’énergie et lutte acharnées déployées par Abdelhamid, force est de constater que le troisième point est resté le maillon faible de l’édifice. Non que le site Internet ait manqué de visiteurs, et même des admirateurs, d’après la fréquentation qui comptait par des millions et  le nombre de messages d’admiration et de félicitations reçus. Mais personne n’est venu prendre la tête d’un mouvement, ni fourni le leadership pour pousser le calendrier au premier rang. Abdelhamid lui-même a écrit aux diverses autorités islamiques, à tous les niveaux. Et il a rencontré presque toujours l’indifférence ou le manque d’intérêt. Malgré le désir exprimé d’un calendrier unique pour le monde islamique !

Attardons-nous au débuts de ces gigantesques application et effort. En 1991, Abdelhamid rédige son premier livre an anglais, français et arabe. Il s’appelle « Le temps de l’Islam » et propose un premier calendrier fiable pour les musulmans. Malheureusement, l’hypothèse scientifique de base était erronée. Cela est normal dans un travail scientifique. Qu’à cela ne tienne : il fallait corriger l’erreur et aller de l’avant. En 2020, Abdelhamid rédige une deuxième version de son livre de 1991. Mais déjà auparavant il n’a pas chômé, car l’erreur dans la première approche est déjà corrigée, et les résultats mis à disposition du public sur le site Internet par le spécialiste en informatique, Amit Patel, du Gujarat, Inde.

Entretemps, il y eut des progrès notables dans l’astronomie, notamment dans une méthode mathématique prédisant la probabilité de voir à l’œil nu la nouvelle lune la plus récente. S’agissant d’une probabilité, il s’agit d’un pourcentage : 0%, 10%, 20%, etc. jusqu’à le certitude de la voir, c’est-à-dire, un pourcentage de 100. Cette opération pouvait être effectuée à chaque nouvelle lune, à n’importe quel lieu sur notre terre, en précisant la latitude et la longitude du lieu. Qui plus est, les probabilités pouvaient être réunies, chaque valeur de la probabilité de 0 à 100, représentées par des courbes uniques appelées « courbes de visibilité ». Cette méthode mathématique, due à un astronome anglais, a révolutionné la science de calculer la visibilité de la nouvelle lune à chaque lunaison. Désormais, les courbes de visibilité peuvent être tracées mois après mois, pour toute la terre et pour toute nouvelle lune.

Abdelhamid a adopté à fond cette nouvelle méthode, avec son énergie et enthousiasme coutumiers. Le site Internet dédié s’appelle désormais islamtime.org, succédant au précédent makkahcalendar.org. Le travail fourni pour lancer le nouveau site en continuité avec l’ancien a été considérable. On peut difficilement imaginer le nombre de messages écrits et les réponses reçues. Abdelhamid s’est révélé tout à fait apte à relever le défi, devenu presque le centre de sa vie. 

Pieux et fidèle, ce grand amoureux et connaisseur de l’Islam n’avait de cesse de combattre ce qu’il considérait comme des hérésies et déformations du message de l’Islam. Il a passé beaucoup de temps à combattre notamment les méfaits de l’Arabie Saoudite et ses idéologies du Wahhabisme et du Salafisme. Voici l’exemple type d’un pays, considéré comme sectaire il y a quelques décennies, hissé au premier rang parmi le monde musulman, libre de propager sa version étroite de l’Islam à travers le monde entier. Pour garder la vision juste, nous ne devons jamais oublier que l’interprétation saoudienne de l’Islam a été et demeurera sectaire et partisan.

Cette importance d’Arabie Saoudite comme mesure dans tout ce qui est Islam a été acquis grâce à des richesses inouïes du pétrole sur sa territoire. Une partie de ses richesses a été sciemment utilisée pour inonder le monde entier de son idéologie. Les maux causés par ce pays ne se limitaient pas à la propagation idéologique : il a décrété que le calendrier pratiqué dans le pays était le seul vrai, peu importe sa conformité avec l’astronomie et des courbes de visibilité ! Abdelhamid a incité une enquête indépendante menée des années islamiques 1400 à 1431 (années grégoriennes 1980 à 2010). Sur ces trente années, pas moins de 17 déclarations sur 32, pour les fêtes de l’Aïd, étaient fausses, la nouvelle lune ne pouvant être vue à l’œil nu sur le territoire du pays aux dates indiquées. Des multiples avertissements et mises en garde publiés sur le site makkahcalendar.org sont restés sans réponse. La mise sous tutelle de l’Islam par l’Arabie Saoudite semble total.

Ce qui empire ce contrôle : le jour du grand pèlerinage, auquel chaque musulman adulte est astreint au moins une fois dans sa vie, était également laissé au bon vouloir de l’Arabie Saoudite, les lieux saints étant située sur son territoire. Dans ce domaine aussi, le pays est coupable de fausses déclarations, et pas qu’une seule fois. Cette manière cavalière d’envisager les choses les plus sacrées blessait profondément Abdelhamid. Venait en sus la gestion toute aussi cavalière du périmètre même du site sacré à la Mecque et, au-delà, de la ville elle-même : construction d’hôtels de luxe, de riches centres commerciaux, suite des appartements et ainsi de suite. Tout cela relève bien de la spéculation foncière pure, au point où certains journaux n’ont pas hésité d’appeler la ville transformée de « Mecca-hattan ». 

Si on caractérisait le vie d’Abdelhamid ces cinquante dernières années, les mots qui viennent à l’esprit sont : amour de l’Islam et l’amour de la vérité. Rarement personne a déployé une telle énergie, et disons-le, des moyens pécuniaires personnels honnêtement gagnés, sans calcul et au service d’une seule cause. Il était persuadé qu’à la fin, la vérité ne pouvait que triompher. 

Moïz Rasiwala

Cosignataires : Mme Assia Bentchikou/Bellady ; Amit Patel